En 1996, tout commence de manière presque anodine.
Une Game Boy. Un petit écran monochrome. Un professeur qui vous propose de choisir une créature parmi trois. Quelques hautes herbes. Et cette étrange invitation à partir sur les routes pour attraper des monstres, les entraîner et devenir le meilleur Dresseur.
Trente ans plus tard, Pokémon est toujours là.
Mais entre-temps, quelque chose d’assez extraordinaire s’est produit.
Les Pokémon ont évolué. Les jeux ont évolué. Et surtout… nous avons grandi.
L’enfant qui échangeait ses cartes dans une cour de récréation peut aujourd’hui avoir 35 ou 40 ans. Il joue parfois encore aux jeux vidéo. Il collectionne peut-être les cartes qu’il ne pouvait pas s’offrir lorsqu’il était enfant. Et il arrive même qu’il apprenne désormais à ses propres enfants à lancer une Poké Ball.
Mais cette incroyable longévité a également transformé notre rapport à Pokémon.
On joue.
On collectionne.
On conserve des produits scellés.
On fait grader des cartes.
On surveille leur cote.
Et certains achètent désormais des dizaines de coffrets uniquement pour les remettre immédiatement en vente plus cher.
Comment sommes-nous passés d’un petit jeu de rôle sur Game Boy à un phénomène culturel et économique mondial ?
Pour les 30 ans de Pokémon, remontons au tout début de l’aventure.

1996 : vous êtes un enfant et vous partez à l’aventure
Il est parfois utile de revenir à ce qu’est Pokémon avant tout: un jeu de rôle (sur console).
The Pokémon Company définit d’ailleurs officiellement la série comme un RPG dans lequel les joueurs font des rencontres et vivent des aventures dans un monde peuplé de Pokémon.
Pokémon Rouge et Pokémon Vert sortent au Japon sur Game Boy le 27 février 1996.
Le principe imaginé par Satoshi Tajiri repose sur quelques idées extraordinairement simples : explorer, capturer des Pokémon, les faire combattre, les entraîner et les échanger avec d’autres joueurs.
Trente ans plus tard, ces principes fondamentaux sont toujours présents.
Et lorsqu’on vient du jeu de rôle, difficile de ne pas voir tout ce que Pokémon partage avec lui.
Nous commençons faibles.
Nous explorons un monde inconnu.
Nous rencontrons des adversaires.
Nous constituons progressivement notre groupe.
Nous développons les capacités de ses membres.
Nous faisons des choix.
Nous affrontons des défis de plus en plus importants.
Et nous finissons par nous attacher à des personnages qui, objectivement, ne sont qu’une accumulation de pixels et de statistiques.
La différence avec beaucoup de jeux de rôle traditionnels est pourtant passionnante.
Dans un RPG classique, notre personnage devient plus puissant.
Dans Pokémon, nous devenons plus puissants à travers notre équipe.
Le joueur ne gagne pratiquement aucun pouvoir personnel. Ce sont les créatures qu’il rencontre, choisit et entraîne qui lui permettent de progresser.
Et cette idée géniale s’accompagne d’une autre : pour tout découvrir, jouer seul ne suffit pas.
Il faut échanger.
Pokémon intègre donc dès sa conception quelque chose qui deviendra l’une des principales forces de la franchise : les autres joueurs.

D’un jeu vidéo à un univers
Pokémon aurait pu rester une excellente série de jeux vidéo.
Cela n’a pas été le cas. Quelques mois seulement après la sortie des premiers jeux, en octobre 1996, apparaît au Japon le Jeu de Cartes à Collectionner Pokémon.
En avril 1997 débute la série animée.
Puis viennent les films, les jouets, les produits dérivés, les compétitions et de nouvelles générations de jeux.
Pokémon n’est progressivement plus seulement quelque chose auquel on joue. Pokémon devient un univers que l’on peut habiter de multiples façons.
Certains connaissent Pokémon grâce aux jeux vidéo.
D’autres grâce au dessin animé.
D’autres encore n’ont pratiquement jamais joué aux jeux vidéo mais possèdent des classeurs remplis de cartes.
La puissance de la franchise tient probablement en partie à cela : chacun peut avoir son Pokémon.
Et les chiffres donnent aujourd’hui le vertige.
Selon les chiffres publiés par The Pokémon Company et arrêtés à mars 2025, plus de 489 millions de jeux Pokémon avaient été distribués dans le monde.
Quant aux cartes… plus de 75 milliards de cartes du JCC Pokémon avaient été produites.
75 milliards.
Pour donner une idée de l’échelle atteinte par ce qui était autrefois un jeu échangé dans les cours de récréation, cela représente plusieurs cartes Pokémon pour chaque être humain vivant sur Terre.
Le joueur devient plus puissant
Il existe pourtant une progression plus discrète dans l’histoire de Pokémon.
Celle du joueur lui-même. Souvenez-vous de votre première partie.
Vous ne connaissiez probablement pas les statistiques précises des Pokémon. Vous ne cherchiez pas encore à optimiser chaque statistique de vos Pokémon.. Vous ne réfléchissiez pas nécessairement à la construction optimale d’une équipe.
Vous choisissiez peut-être Salamèche parce qu’il avait l’air cool.
Et c’était très bien comme cela. Puis nous avons appris.
Les mécaniques se sont enrichies, les générations se sont succédé et certains joueurs sont devenus de véritables spécialistes.
Pokémon a même développé une importante scène compétitive internationale. Les premiers Championnats du Monde Pokémon officiels apparaissent dans la chronologie de The Pokémon Company en 2009.
Mais Pokémon a réussi quelque chose de particulièrement difficile : permettre à des joueurs extrêmement investis et à des enfants découvrant leur premier Pokémon de partager le même univers.
On peut passer des heures à optimiser une équipe. Ou simplement choisir six Pokémon parce qu’on les trouve adorables.
Les deux sont parfaitement compatibles.
C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles Pokémon traverse aussi facilement les générations.

2016 : Pokémon sort de la console
Puis survient un événement qui montre à quel point la franchise peut encore surprendre : Pokémon GO.
En juillet 2016, des millions de personnes commencent à parcourir les rues, téléphones à la main, à la recherche de Pokémon virtuels.
Et soudain, une idée présente depuis 1996 devient presque réelle. Nous partons réellement explorer.
Nous rencontrons réellement d’autres Dresseurs. Et les Pokémon semblent réellement se trouver autour de nous.
Quelques mois seulement après le lancement, l’équipe de Pokémon GO annonçait que les joueurs avaient collectivement parcouru plus de 8,7 milliards de kilomètres et capturé plus de 88 milliards de Pokémon.
Mais Pokémon GO produit également un autre effet. Il ramène Pokémon dans la vie de personnes qui s’en étaient éloignées.
Les enfants de la première génération sont maintenant adultes. Et Pokémon vient de leur donner une excellente raison de recommencer à attraper des Roucool.
Le phénomène le plus important des 30 ans : les joueurs ont grandi
C’est peut-être là que se trouve la véritable réussite de Pokémon. Une franchise destinée aux enfants en 1996 aurait parfaitement pu être remplacée quelques années plus tard par une autre mode.
Mais les premiers joueurs ne sont pas tous partis. Ils ont grandi avec Pokémon.
Un joueur âgé de 10 ans en 1999 en a aujourd’hui près de 40. Et cela change énormément de choses.
Parce qu’à 10 ans, acheter des boosters dépendait généralement des parents. À 40 ans, beaucoup disposent de leur propre pouvoir d’achat.
Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement Pokémon. En France, selon des données Circana rapportées par l’AFP, le marché des cartes à collectionner a atteint environ 200 millions d’euros en 2024, avec des volumes de ventes en hausse de 25 % sur deux ans.
La spécialiste du marché du jouet Frédérique Tutt évoque notamment le phénomène des « kidultes » : des adultes assumant désormais pleinement des loisirs associés autrefois à l’enfance.
Pokémon possède dans ce domaine une arme extraordinairement puissante : la nostalgie.

Le Dracaufeu que nous ne pouvions pas acheter
Imaginez. Vous aviez 10 ans. Un camarade possédait une carte magnifique.
Vous la vouliez. Mais elle était rare. Ou vos parents ne voulaient pas acheter dix boosters supplémentaires dans l’espoir de la trouver.
Vingt-cinq ans plus tard, cette carte existe toujours. Mais désormais vous avez un salaire.
Voilà une mécanique extrêmement puissante. Le collectionneur adulte n’achète pas uniquement du carton imprimé.
Il achète parfois un morceau de son enfance.
Et cela explique en partie pourquoi le marché Pokémon ne ressemble plus du tout à celui des années 1990.
Des adultes constituent des collections extrêmement élaborées. Certains recherchent uniquement un Pokémon. D’autres veulent terminer un Master Set. Certains achètent des cartes japonaises. D’autres recherchent les anciennes éditions.
Des cartes sont envoyées à des sociétés spécialisées afin d’être authentifiées et notées.
Et un troisième profil s’est progressivement installé parmi les joueurs et collectionneurs: l‘investisseur.
Quand Pikachu devient un placement
Pendant longtemps, la question posée après avoir ouvert un booster était simple : « Qu’est-ce que j’ai eu ? »
Aujourd’hui, une deuxième question arrive parfois immédiatement : « Combien ça vaut ? »
Des sites répertorient les prix. Des applications permettent de suivre la valeur d’une collection. Des vidéos analysent les produits susceptibles de prendre de la valeur. Des collectionneurs achètent des displays ou des coffrets avec l’intention de ne jamais les ouvrir.
Le produit Pokémon devient alors ce que le marché appelle du sealed : un produit conservé scellé dans l’espoir que sa rareté et son ancienneté augmentent sa valeur. Ce phénomène a pris une ampleur considérable autour de la période Covid.
En 2021, Reuters constatait déjà une explosion des prix des cartes anciennes, alimentée notamment par le retour d’adultes ayant grandi avec Pokémon et retrouvant leur collection pendant les confinements.
Pokémon venait de franchir une nouvelle frontière. Une carte pouvait simultanément être :
un élément de jeu,
une illustration,
un souvenir,
un objet de collection,
et un actif spéculatif.
Et ces différentes visions allaient nécessairement finir par entrer en conflit.
Le collectionneur contre le joueur ?
Prenons un booster Pokémon. Un enfant veut l’ouvrir. Un joueur cherche une carte pour son deck. Un collectionneur cherche une illustration particulière. Un investisseur peut vouloir le conserver fermé. Et un revendeur peut simplement vouloir l’acheter avant les autres pour le revendre immédiatement plus cher.
Tous convoitent exactement le même produit pour des raisons complètement différentes.
Lorsque la demande devient supérieure à l’offre, le système commence alors à produire des comportements beaucoup moins sympathiques. Bienvenue dans l’univers des scalpers.

Les scalpers : quand acheter Pokémon devient lui-même un jeu
Le phénomène a pris en France une visibilité spectaculaire avec certaines extensions récentes.
En février 2025, Le Monde racontait par exemple la mise en vente de coffrets très recherchés de l’extension Évolutions Prismatiques dans un hypermarché de Bagnolet.
Près de 300 personnes attendaient avant l’ouverture. Le magasin ne disposait que d’une cinquantaine de coffrets. La vente était limitée à un exemplaire par personne.À 8 h 55, tout était vendu.
Pourquoi une telle tension ?
Parce qu’une partie des acheteurs ne cherche pas nécessairement les cartes. Elle cherche la pénurie. Le principe du scalping est simple: acheter rapidement un produit très demandé. Profiter de sa rupture. Puis le remettre immédiatement en vente beaucoup plus cher.
Des groupes spécialisés surveillent donc les stocks. Des alertes préviennent leurs membres lorsqu’un produit apparaît. Des outils automatisés peuvent également surveiller les boutiques.
La conséquence est paradoxale. Les collectionneurs ordinaires doivent parfois adopter les techniques des revendeurs professionnels simplement pour réussir à acheter un produit à son prix normal.
En mars 2025, The Pokémon Company a d’ailleurs officiellement reconnu les problèmes de disponibilité rencontrés sur certains produits du JCC en raison d’une très forte demande.
L’entreprise indiquait augmenter la production, réimprimer les produits concernés et utiliser notamment des systèmes de file d’attente virtuelle sur Pokémon Center.
« Attrapez-les tous »… à condition d’en trouver
La situation possède quelque chose d’ironique. Pendant trente ans, Pokémon nous a appris à rechercher des créatures rares. Aujourd’hui, ce sont parfois les boosters eux-mêmes qui sont rares.
Le collectionneur moderne consulte les annonces. Il surveille les réassorts. Il compare les prix. Il reçoit des alertes. Il se rend en magasin le jour de la sortie. Il négocie. Il échange. Il cherche la bonne affaire. Il apprend à reconnaître les faux produits. Il tente d’anticiper ce qui deviendra rare.
Autrement dit… collectionner Pokémon est presque devenu un jeu dans le jeu.
Et comme dans n’importe quel jeu, certains joueurs cherchent à optimiser le système.
La différence est qu’ici, de l’argent réel est en jeu.
Mais Pokémon reste avant tout un jeu
Ce serait pourtant une erreur de réduire Pokémon à ses cartes les plus chères. Ou aux spéculateurs. Ou aux records d’enchères.
Car derrière cette économie parfois folle subsiste quelque chose de beaucoup plus simple. Un enfant ouvre toujours aujourd’hui son premier booster sans connaître sa valeur financière. Un joueur construit toujours un deck parce qu’il veut affronter ses amis. Un Dresseur choisit toujours parfois son Pokémon parce qu’il le trouve simplement beau.
Et des parents qui ont découvert Pikachu lorsqu’ils étaient enfants présentent aujourd’hui Pokémon à leurs propres enfants.
La transmission est probablement l’une des clés des trente prochaines années.

2026 : Pokémon fête ses 30 ans
The Pokémon Company a choisi de placer cette année anniversaire sous le signe de cette communauté.
La question lancée aux fans est d’une simplicité presque enfantine : « Quel est votre Pokémon préféré ? »
Et c’est probablement une excellente question. Parce qu’elle ne demande pas :
Quel est le Pokémon le plus puissant ?
Quelle est la carte la plus chère ?
Quel produit prendra le plus de valeur ?
Elle demande simplement : Quel est le vôtre ?
En parallèle, le Jeu de Cartes à Collectionner fête lui aussi ses trente ans.
Une extension spéciale JCC Pokémon : 30e Anniversaire doit sortir mondialement le 16 septembre 2026. The Pokémon Company annonce notamment des cartes toutes brillantes, le retour de cartes classiques et une nouvelle rareté.
Pour la première fois, une extension du JCC Pokémon bénéficiera d’une sortie mondiale simultanée.
Trente ans après les premières cartes japonaises, des collectionneurs du monde entier pourront donc découvrir une nouvelle extension au même moment.
La boucle est plutôt belle.
Pokémon est peut-être l’une des plus grandes campagnes de jeu de rôle jamais jouées
Finalement, lorsqu’on observe Pokémon depuis notre petit coin du monde rôliste, quelque chose apparaît.
Nous avons commencé niveau 1. Nous avons choisi notre premier compagnon. Nous avons exploré. Nous avons rencontré des personnages. Nous avons gagné des combats. Nous avons collectionné des objets. Nous avons appris les règles. Nous avons découvert de nouvelles régions. Nous avons affronté d’autres joueurs.
Et nous avons continué la campagne pendant trente ans. Certains personnages ont quitté la table. D’autres sont revenus dix ans plus tard. Et de nouveaux joueurs se sont installés à côté de nous. Nos enfants parfois.
Les règles ont changé. Le matériel aussi. La Game Boy monochrome a laissé place à des machines infiniment plus puissantes. Les 151 Pokémon sont devenus plus d’un millier. Une simple carte peut désormais valoir davantage qu’une voiture.
Mais le moteur fondamental de Pokémon n’a finalement presque pas changé.
Explorer. Collectionner. Faire progresser son équipe. Échanger. Partager.
Le regard d’un rôliste
Si je parle aujourd’hui de Pokémon sur un blog consacré au jeu de rôle, ce n’est finalement pas un hasard.
Derrière les cartes, les dessins animés et les objets de collection, Pokémon reste pour moi une formidable machine à fabriquer des aventures.
Choisir ses compagnons. Partir vers l’inconnu. Explorer. Rencontrer des personnages. Se confronter à des adversaires. Échouer. Progresser. Revenir plus fort.
Nous retrouvons là une grande partie de ce qui nous fait aimer le jeu de rôle.
Et peut-être est-ce aussi pour cela que Pokémon résiste si bien au temps : trente ans plus tard, il continue à donner envie de partir à l’aventure.
Et maintenant ?
En 1996, Pokémon nous proposait de partir à l’aventure.
Trente ans plus tard, nous sommes encore nombreux à ne pas être rentrés.
Certains jouent. Certains collectionnent. Certains participent aux compétitions. Certains cherchent les cartes qu’ils avaient enfants. Certains gardent précieusement des coffrets fermés.
Et d’autres regardent simplement leurs enfants découvrir Pikachu pour la première fois.
Il existe évidemment des excès.
La spéculation, les pénuries et les scalpers peuvent parfois donner l’impression que la valeur financière d’une carte est devenue plus importante que le plaisir qu’elle procure.
Mais peut-être suffit-il alors de revenir à cette question posée par Pokémon pour ses trente ans.
Quel est votre Pokémon préféré ?
Pas le plus cher.
Pas le plus rare.
Pas celui qui prendra 300 % dans dix ans.
Le vôtre.
Et si, trente ans après, des millions de personnes ont encore immédiatement une réponse à cette question… Pokémon n’a probablement pas fini d’évoluer.
En savoir plus sur Univers-jdr
Subscribe to get the latest posts sent to your email.